La prostitution est morte, vive le travail du sexe! – Partie II: Libéralisme et prostitution

Parapluies rouges, bougies et mantra… un rite en faveur de la prostitution à Rome le 1er mai 2015. (Source image)

Ce texte a été publié en version abrégée dans le Rapport Mondial de la Fondation Scelles. Conclu en octobre 2018, il n’a été que légèrement modifié avant la publication sur Borazan Sesli en quatre parties. Cette analyse de discours reprend le travail de Kajsa Ekis Ekman dans L’Etre et la Marchandise. J’explique comment la propagande en faveur de la prostitution reprend des éléments d’autres discours politiques dans le but de normaliser la prostitution et de faire adopter la dépénalisation totale du proxénétisme.


Sur lui-même, sur son propre corps et esprit, l’individu est souverain.

John Stuart Mill

Idéologie vaste et disparate, le libéralisme est difficile à définir. Nous allons le simplifier au maximum ici. En cataloguant les auteurs incontournables de cette doctrine, Andrew Shorten retient deux éléments primordiaux ; l’individualisme et la tolérance. Selon lui, l’individualisme libéral est composé de quatre idée principales : « pas un individu n’est plus important qu’un autre, chaque individu constitue une entité séparée, les individus sont (d’une certaine manière) prioritaires et supérieurs à la société, et que le critère d’évaluation des allocations politiques et économiques doit être celui du succès individuel à l’intérieur desdites allocations »[1]. La tolérance, c’est-à-dire le « respect de la liberté d’autrui, de ses manières de penser d’agir, de ses opinions politiques et religieuses »[2] a pour but de « garantir une coexistence pacifique dans l’absence de principes partagés »[3].

Peu utilisé sur cette partie du vieux continent, où le terme « libertaire » est un meilleur équivalent[4], outre-Atlantique les liberals[5] pèsent dans le monde politique. Porteurs des dogmes philosophiques tout juste résumés, avec en plus un attachement à l’égalité des chances, la culture libérale « désigne l’univers des partis progressistes : égalité, tolérance, ouverture, droits individuels »[6].

Récemment, la figure de proue de ces idéaux a été l’opposante à Donald Trump, Hillary Clinton. Féministe auto-revendiquée, antiraciste, pro-LGBT, partisane de la tolérance pour autrui mais dans le respect de l’individualité et notamment du libre-marché, Clinton a séduit les et Gen Z. La première génération fait référence aux naissances des années 80, la deuxième celle de la moitié des années 90 aux débuts des années 2000. Millenials et Gen Z, surtout si éduqués et métropolitains, se sentent plus proches des forces de l’ouverture –ouverture des frontières, promotion des bénéfices de la mondialisation, plus favorables à l’extension de droits sociopolitiques– que celles du repli sur soi promus des populistes. Le cas du Brexit est un cas d’école : 71% des 18-24 ans ont voté Remain pour rester dans l’Union Européenne contre les 36% des plus de 65 ans[7]. Aux États-Unis, 55% des 18-29 ans ont voté pour la libérale Hillary Clinton[8]. Les plus jeunes circonscriptions canadiennes ont boosté les votes du dynamique Justin Trudeau[9]. La démographie jeune et connectée des 18-30 ans pèsera naturellement de plus en plus lourd sur la balance politique.

Les avant-gardistes promoteurs de la prostitution l’ont bien remarqué et ont taillé une propagande sur mesure. Le point de départ est celui de l’individu suspendu au-dessus de sa société : la collectivité ne pèserait en rien sur le choix libre de « se prostituer ». De là on prétend que la prostitution sert les intérêts féministes. Enfin, on reprend un vieux modèle de la prostitution comme innée à certains en l’associant à une forme de sexualité.

Une manifestation en faveur de la décriminalisation de la prostitution. Source image.
  1. La prostitution est un choix…

La société n’existe pas.

Margaret Thatcher

De la sacralité accordée à l’individu tout puissant ne pouvait en découler que des choix divins. Anonymes ou institutionnalisés, les soutiens de la prostitution appliquent les deux principes de l’individualisme et de la tolérance à la prostitution. Pour le premier, on dépeint la prostitution comme fondamentalement relevant du choix individuel. « Vendre du sexe est un choix » titre un article du Guardian[10]. On choisirait la prostitution comme on choisit une robe, un lieu de vacances, ou un cadeau à offrir : pour simple préférence personnelle. Une commentatrice de la vidéo d’Andy complète :

Le choix au bout d’une clé… (Source image)

« Parce qu’une femme CHOISIT d’être une travailleuse du sexe, elle n’en est pas moins une personne que n’importe quel premier venu avec un boulot. Je suis barista, elle est travailleuse du sexe, nous sommes toutes les deux des membres actives de la société essayant de gagner de l’argent. ».

Si des citoyens lambda se mettent à rabâcher le discours pro-prostitution on voit que la propagande est efficace. La prostitution, transformée en « travail du sexe » devient une option professionnelle comme une autre : un jour enfin la filière prostitutionnelle mettra fin au prestige de la S ?

Traite ou travail ?

Et que font les tenants de la prostitution pour démontrer que leur thèse est juste ? Vont-ils sur le terrain collecter des données sur la prostitution démontrant qu’il n’y absolument aucune caractéristique commune entre les personnes prostituées, comme par exemple le sexe, la situation financière et une adolescence difficile, et qu’au lieu de cela la seule chose qui les unit c’est une vocation innée pour ce formidable métier ? Non, ils reprennent la traditionnelle distinction entre prostitution libre et forcée. Nombreux auteurs et autrices[11] ont relevé dans le passé que cette distinction n’avait tout simplement pas lieu d’être. Les partisans de la prostitution ne peuvent donc pas la reprendre telle quelle, surtout parce qu’ils seraient obligés de parler de « prostitution » et tout le travail des ingénieurs linguistiques est basé sur son effacement du vocabulaire commun. Le nouveau packaging de la fausse distinction « prostitution libre vs. forcée » est « travail du sexe vs. traite humaine ». « La traite signifie que la personne travaille sous contrainte, force ou fraude, alors que le travail du sexe est quelque chose que l’on choisit de faire » peut-on repérer sur Vice[12]. « Nous dénonçons la juxtaposition de l’immigration, du travail du sexe et de la traite humaine » explique un soi-disant « manifeste féministe en soutien aux travailleurSEs du sexe »[13]. Ces marchés parallèles de prostitution rappellent la segmentation du marché du travail, politique néolibérale de déréglementation, où certains semblent bénéficier de bonnes conditions d’exercice alors que d’autres sont négligés. Dans le cas précis de la prostitution, un premier marché mériterait l’intervention de l’état car les conditions optimales d’échange ne seraient pas réunies, tandis qu’à un autre on devrait laissez faire les lois de la concurrence pure et parfaite. C’est exactement ce que préconisent les personnes promouvant cette segmentation. « Les gouvernements peuvent se laisser aller sur le démantèlement de la traite humaine et de la prostitution des mineurs, expliquent les activistes des droits humains, si seulement ils arrêtent d’arrêter des adultes consentants »[14]. Dans un entretien de la BBC, des femmes prostituées expliquent que « bien sûr, il y a des gens qui sont forcés, c’est ceux-là qui sont en danger, qui ont besoin de stratégies supplémentaires, de l’aide, du soutien… Je ne suis pas forcée, je suis heureuse »[15]. À quel moment exactement les conditions optimales d’échange seraient remplies reste flou.

Faites bien attention à ne pas mélanger traite à des fins sexuelles et prostitution, vous pourriez y voir un lien direct! (Source image)

Comme avec capitalisme et patriarcat que nous avons traités en première partie, sans jamais avoir spécifié les conditions d’exercice de libre arbitre, les tenants de la prostitution font de la prostitution une question de choix tout simplement parce qu’ils ont dit que cela en était ainsi. En effet, si on explicitait le raisonnement en une banale formule mathématique nous verrions que le celui-ci ne tient pas.

Nous savons que :

Prostitution libre=travail du sexe

Prostitution forcée=traite humaine à des fins sexuelles

Mais nous savons aussi que :

Prostitution=travail du sexe.

Alors en remplaçant les termes,

(travail du sexe) libre=travail du sexe

(travail du sexe) forcé=traite humaine à des fins sexuelles.

Donc,

(travail du sexe libre) forcé=traite humaine à des fins sexuelles.

Or,

Cela ne veut absolument rien dire.

On peut en déduire que,

L’une, au moins, de ces égalités est fausse.

Finalement, le recours à une définition bouclée du type la « prostitution est choisie puisqu’elle n’est pas contrainte » est une formidable manière de contourner un approfondissement sur la véritable place du « choix » dans la prostitution. 

…méritant un respect absolu.

Reprenons le fil du discours à la sauce libérale de la prostitution. Un individu a fait un choix en se prostituant. Or les principes libéraux requièrent un respect des décisions de vie d’autrui. Donc, il faut se battre pour que ledit individu puisse poursuivre ce choix. Si ce type de doctrine avait un slogan il serait : « live and let live ». L’équivalent français, moins poétique, est « laissez donc les gens vivre comme bon leur semble ». Une commentatrice de la vidéo d’Andy, qui par contre, malgré son enthousiasme pour la défendre ne semble pas avoir reçu le message que la prostitution est désormais un travail, utilise la devise :

Vous ne la trouvez pas attirante ? Ne la payez pas pour coucher avec elle alors.

Vous ne pensez pas que la prostitution soit un choix de carrière viable ? Ne devenez pas une prostituée alors.

Vous n’êtes pas d’accord avec ce qu’elle dit ? Ne l’écoutez pas alors.

Laissez les gens vivre comme bon leur semble. 

Si la prostitution ne nous plaît pas il suffit de détourner le regard : elle nous ne concerne pas. La tolérance est une valeur supérieure à l’altruisme. Et plus la prostitution est dépeinte comme une activité exercée par des individus Autre que soi, plus il faut accepter sa persistance. On peut déjà ressentir l’ambition derrière la rhétorique libérale de la prostitution : celle de nourrir l’indifférence sur le thème.

  1. « Le libéralisme identitaire »

En se penchant sur les causes de la défaite de la démocrate Hillary Clinton aux élections présidentielles, Mark Lilla dénonce l’obsession de la diversité. Rappelant à chaque occasion qu’elle est une femme, qu’elle soutient les communautés latino-américaines, afro-américaines et autre-américaine, H. Clinton a délaissé la construction d’un véritable programme politique au profit des « identity politics »[16]. Traduisible par « politique identitaire »[17], ce genre d’organisation de la vie publique met l’accent sur les identités, réelles, supposées ou auto-sélectionnées des individus, mettant le débat idéologique en arrière-plan. Ce qui compte ce n’est plus ce qui est proposé mais qui le propose.

À première vue l’appel aux communautés est contradictoire avec le principe individualiste du libéralisme. Le courant multiculturel du libéralisme, plus enclin à l’égalité comme celui que nous introduisons ici, propose en fait des droits différenciés à diverses communautés comme une manière de maintenir leur identité et mode de vie distincts de la majorité[18]. Nous verrons les implications d’une approche multiculturelle à la prostitution, mais aussi comment des idéologies collectivistes sont adaptés à l’ultra-individualisme.

« Oui, je suis féministe »

Le canadien Justin Trudeau, le plus grand des féministes. (Source image)

« Nous ne devrions pas avoir peur du mot ‘féministe’ : hommes et femmes devraient l’utiliser pour se désigner quand ils et elles le veulent. »[19] : tonnerre d’applaudissement pour le valeureux féministe Justin Trudeau, président féministe du féministe peuple canadien au féministe forum économique de la féministe Davos. Vous trouvez que le mot « féministe » est trop mentionné ? Nous n’avons même pas parlé de la féministe Beyoncé, la féministe Taylor Swift, la féministe Kim Kardashian, le féministe Emmanuel Macron… Sorti du placard de la ringardise, le « féminisme » est devenu ce pull vintage griffé qui maintenant vaut de l’or et que les libéraux s’arrachent. Ainsi, la pratique archaïque de la prostitution est accréditée d’un potentiel féministe révolutionnaire[20].  Les organisatrices de la Women’s March, organisation née suite à la manifestation féminine de forte affluence de janvier 2017 contre le président élu Donald Trump (un exemple de comment les forces de la fermeture et celle de l’ouverture s’affrontent directement) ont écrit dans une communication officielle récente : « les droits des travailleuses du sexe sont les droits des femmes »[21].  Le site Feministing qui se présente comme une plateforme pour jeunes féministes publie régulièrement des articles au profit de la prostitution : « je suis une féministe bien sûr, mais aussi une travailleuse du sexe. Ici, sur Feministing.com, nous accordons de la valeur aux analyses qui donnent la priorité aux voix des personnes vivant dans des intersections importantes, et cela inclut des personnes comme moi qui aiment être payées pour aider les gens à prendre leur pied ! »[22]. Trop top !

Le choix féministe

Comment se fait-il qu’un mot qui a longtemps effrayé devienne soudainement aussi populaire ? L’inflation de « féminisme » est assimilable aux signifiés sans signifiants dont parlait l’inventeur du monde au langage totalitaire de 1984, George Orwell. Selon l’auteur, les « meaningless words » (mots sans sens) sont des concepts politiques surutilisés à la définition voilée dont l’objectif est d’informer sur la désirabilité de quelque chose. Exemple : utiliser le qualificatif « démocratique » pour un état est une manière de le célébrer, ce qui fait que les régimes, même les plus autoritaires, se délectent de ce terme[23]. « Féminisme » est un argument de vente autant que l’étiquette « Made in France ». Peu importe le produit.

Le féminisme est de plus farci de « agency » et de « empowerement ». « Agency », utilisé par la féministe Andy au moins trois fois en moins de deux minutes dans sa vidéo, peut être traduit par « autonomisation » ou « agentivité ». Plus accessible conceptuellement que « libre arbitre » et moins libre que « indépendance », autonomisation est une manière élégante de dire qu’une femme est encore en mesure de bouger, c’est-à-dire qu’il y n’y a pas de contrainte physique directe sur elle. « Elle fait juste ce qu’elle veut avec qui elle veut dans ses propres termes. ÇA c’est de l’empowerement. Ça c’est une féministe. » écrit une autre commentatrice pour Andy. « Empowerement », grossièrement traduisible par « être en position de pouvoir » est un mot utilisé pour désigner n’importe quelle décision faite par une femme : « Vous êtes une femme et vous avez réussi à sortir du lit ce matin ? C’est fou ! Bravo ! Vous êtes autonome, puissante et donc féministe ! ». Cela semble sexiste plus qu’autre chose : on croirait entendre « pour une femme, c’est vraiment bien ».

Premier constat sur les mots-clés de la prostitution : les termes sont très anglophones, la plupart du temps ils seront repris tels quels dans d’autres langues comme le français. C’est la « MacDonaldisation » de la pensée : des concepts intraduisibles, inapplicables, incompréhensibles, surconsommés et mal digérables, ils deviennent indispensables par leur omniprésence. La novlangue n’est pas autochtone : elle est propagée avec la mondialisation en ligne promue par les libéraux. Et ce n’est pas forcément pour nous aider à mieux exprimer nos sentiments.

Deuxième constat, « agency » et « empowerement » sont inéluctablement apparentés à la question du choix. Comme dirait l’actrice Emma Watson, ambassadrice aux droits des femmes à l’ONU : « Le féminisme c’est donner le choix aux femmes »[24]. Le choix de quoi ? Le choix de qui ? Là encore, flou total. En plus, « empowerement » remplace « libération » impliquant le maintien du statu quo : on tente de prendre le pouvoir dans un système donné, celui où la prostitution existe, au lieu de s’en défaire.

Substantiellement, le féminisme promu par les avocats de la prostitution relève plutôt du « libéralisme appliqué aux femmes » comme dirait Catharine MacKinnon[25] que d’une idéologie promouvant une réflexion franche sur la place des femmes dans la société. Tel un trophée de chasse le féminisme est exhibée après avoir été empaillé de libéralisme. Ce qui compte donc c’est l’accent sur l’individu et non sur les inégalités structurelles.

Par conséquent, l’apparente garantie d’une liberté individuelle exclut la nécessité d’une liberté collective pour toutes les femmes : si une femme est en mesure d’exercer son « autonomie », le combat féministe serait conclu et ce même si la plus grande majorité des femmes n’est pas dans la même position. On défend une minorité au dépit de la majorité. On voit là toute la perversion d’un système libéral qui sous couvert de meilleur distribution sociale favorise ceux déjà au pouvoir et fait le jeu des conservateurs.

Sex work Pride

Pride de Londres, 2019. Est-ce un représentant de notre STRASS à nous sur la photo? (Source image)

Le président Trudeau, icône libérale, n’est pas que féministe, il est aussi partisan des droits « LGBT » : les chaussettes arc-en-ciel qu’il porte lorsqu’il parade en famille à la Marche des Fiertés sont la preuve indéfectible de son actif engagement[26]. Et comme le plus beau mariage libéral est celui du monde politique et des célébrités – souvenons-nous des nombreux appuis people d’Hillary Clinton – on peut jauger la popularité obtenue par l’adhérence à un tel discours politique. Pour que des artistes liés à de grandes industries musicales ou cinématographiques prennent une position politique il faut qu’elles et ils soient convaincues que leur public sera du même avis. Lady Gaga, parmi beaucoup d’autres, a fait de la question « LGBT » sa marque de fabrique. Dans une logique commerciale les entreprises comme Burger King qui distribue des « Proud Whoppers » (« Whoppers fiers ») suivent la tendance[27]. Tout le petit gratin libéral, constitué de politiques, célébrités et grandes entreprises a compris que les billets de banque sont couleur arc-en-ciel. Il était donc inévitable que la « machine prostitutionnelle » comme l’appelle la survivante irlandaise de la prostitution Rachel Moran[28] ne flaire cette manne. Le champ sémantique des droits des minorités sexuelles est par conséquent brouillé avec celui de la prostitution.

Douglas Fox qui gérait “Christony Companions” explique qu’il ne vend pas du sexe mais du temps. (Source image).

Le proxénète Douglas Fox est doué en la matière :

Ce n’est pas par hasard si les putes et les gays ont historiquement et de la même manière été les boucs émissaires d’une société qui appliquait des rôles genrés rigides qui réprimaient sévèrement la sexualité. […] Les putes et les gays remettent en cause la hiérarchie hégémonique qui réprime l’individualisme tout en craignant une sensualité débridée[29].

« Boucs émissaires » pour désigner une oppression sociétale qui sacrifie des innocents, « rôles genrés rigides » pour donner un soupçon de féminisme, « putes et gays » accostés comme on accosterait « fanatique et héroïque », la répression de « l’individualisme » pour pétrifier de peur les libéraux, « sexualité » et « sensualité débridée » pour présenter la prostitution comme une forme de sexualité légitime tout en titillant l’imaginaire du lecteur. Phoenix Ann Mckeen, prostituée depuis l’adolescence emploie l’expression « to out » pour exprimer la peur qu’ont les personnes prostituées à voir leur activité révélée à leur entourage alors que celle-ci s’utilise normalement pour les personnes homosexuelles[30]. Elle parle aussi de la honte qu’elle éprouvait prostituée à un jeune âge. Elle donne l’impression qu’être victime de pédocriminalité, qui est le cas quand on est prostitué enfant, c’est connaître le vécu d’une jeune lesbienne ou d’un jeune gay dans un environnement hostile à leur sexualité : ce serait évoluer dans l’incompréhension parce qu’on est différent des autres. D’où l’expression récurrente « putophobie », ouvertement calquée sur « homophobie ».

« Certains sont gays, faites avec. »[31]

Certains sont travailleurs du sexe, faites avec.

Le brouillage sémantique répond à deux exigences associées. En premier, brouiller les concepts. Prostitution et orientation sexuelle sont juxtaposées comme le veut la théorie queer, fourre-tout qui englobe à lui seul toutes les lettres de l’alphabet du LGBTetc. Gayle Rubin, une des principales académiciennes du courant explique que la prostitution est une sexualité mal vue par la société, tout comme l’est celle « intergénérationnelle »[32]. Prostitution et/ou pédocriminalité deviennent une simple question de sexualité et non de violence et relation de pouvoir (ou plutôt la combinaison de tout cela). Il en découle de la logique queer promue par Gayle Rubin que la prostitution est une question de préférence : certains hommes aimeraient les hommes comme certaines femmes aimeraient des « clients » ou comme certains hommes aimeraient les petites filles. Car justement la préférence n’est pas celle de la personne qui prostitue mais de celle prostituée, comme si c’était une caractéristique innée de la personne, un trait naturel inébranlable. Ici la personne est prostituée où « prostituée » est un prédicat et non un participe passé : son être est défini par la prostitution, ce n’est pas une activité subie. On croirait entendre d’archaïques conceptions sur les femmes prostituées qui voudrait qu’elles soient nées pour cela ou même déficientes mentalement.

Deuxièmement, on voudrait nous faire croire que ces pratiques qui sont toutes des formes de « sexualités » alternatives ne sont pas intrinsèquement mauvaises, c’est la désapprobation de la société qui les rend ainsi. Si seulement la société arrêtait de « stigmatiser » les personnes prostituées, la prostitution cesserait d’être un problème. La volonté est celle de retourner le stigmate en fierté comme l’ont fait les activistes homosexuels[33]. Certaines personnes sont gays, d’autres prostituées, il faut que la société fasse avec ! Si de plus vous tenez à cœur les libertés individuelles dans le respect des idéaux individuels, vous devez devenir un « allié » et soutenir la prostitution indissociable de la personne prostituée.

Multiculturalisme et prostitution

Dissocier pour mieux régner

La question de l’identité est centrale pour comprendre le succès du discours libéral. En figeant les femmes prostituées dans une identité de « travailleuse du sexe », les tenants de la prostitution appliquent la dissociation individuelle dans la prostitution à l’ensemble de la population. C’est ce qu’observe Kajsa Ekis Ekman quand elle analyse ce phénomène psychologique de dédoublement de soi face à la douleur qui touche les femmes prostituées comme les victimes de torture[34]. On le retrouve systématiquement dans les témoignages des femmes prostituées, même de celles favorables publiquement à la prostitution comme dans ce cas-ci :

« [Caresser la nuque d’un prostitueur] me paraît trop intime, mais je le fais quand même. […] Je laisse mon esprit vaguer ailleurs et essaye de ne pas me concentrer sur la texture de ses cheveux sous mes doigts »[35].

Dans une impossible tentative de séparation du corps et de l’esprit, on ne peut que laisser des séquelles[36].

L’éloignement de soi individuel de la douleur s’opère aussi entre femmes prostituées, comme le montre l’entretien vu précédemment de cette femme qui prétendait qu’elle n’avait pas besoin d’aide mais que d’autres, celles trafiquées, si. La réalité des conditions de milliers de filles et femmes est si lourde qu’on préfère s’en détacher, pour se dire qu’il y a toujours pire que nous, que « jusqu’ici tout va bien ». Je ne suis pas comme elles moi. Comme un miroir qu’on recouvrirait d’un voile.

Cette dissociation s’élargit ensuite entre toutes les femmes. Sur une affiche dans une manifestation en faveur de la prostitution on peut lire « strip-teaseuses et femmes unies ». Comme si les strip-teaseuse n’étaient pas des femmes. Comme si n’importe quelle femme ne vivait pas dans le risque d’être prostituée uniquement parce que femme. Rappelez-vous à Kandapara, les garçons ne sont pas prostitués… On déchoit les femmes prostituées de leur statut de femmes – elles sont « prostituées », « putes », « travailleuses du sexe » – pendant qu’on convainc les femmes qui n’ont jamais été prostituées que la prostitution ne les concerne pas. Elles n’ont pas à s’en inquiéter car il faudrait être essentiellement « pute » – « travailleuse du sexe » pour les plus « progressistes » – pour tomber dans cette activité. Ce n’est plus un concours de circonstances, dont la plus déterminante est celle de vivre dans d’une société à domination masculine, qui entraîne certaines femmes dans la prostitution : c’est leur nature.

On retrouve donc le mécanisme de la prostitution comme séparateur des femmes. La prostitution existe pour stigmatiser. La mauvaise image n’est pas créée par le regard de ceux externes à la prostitution. Ce sont les hommes prostitueurs qui dans leurs témoignages distinguent entre « prostituées » et « femmes normales » et qui expliquent qu’ils traitent les deux très différemment[37]. L’idée même de « slut-shaming » (traiter quelqu’un de « pute ») ne serait pas possible si la prostitution n’existait pas. La prostitution est inévitablement dissociative. Ainsi, la femme prostituée devient fondamentalement Autre. Femme normale et « travailleuse du sexe ». Une reconnaissance mutuelle est interdite. Il n’y aura pas d’action collective unie. Le règne est sauf.

Cristallisation de la « travailleuse du sexe »

Au-delà du multiculturalisme de Pierpaolo Donati.

La femme prostituée, cette désagréable existence, rendue fondamentalement Autre est gardé loin des femmes « normales » et donc de la société. En l’associant ensuite à une minorité, puis en approuvant une politique de droits différenciés pour cette même minorité, le discours libéral renforce le statut marginalisé de la « travailleuse du sexe ». Le chercheur italien Pierpaolo Donati[38], fondateur de la sociologie relationnelle élucide les limites d’une pensée multiculturelle qui est dans notre cas adaptée à la prostitution. Selon lui, face à la pluralité de valeurs culturelles un raccourci intellectuel adopté est l’indifférence éthique. Il serait inutile de se mettre en relation avec la personne qui nous apparaît différente car il n’existerait pas de terrains d’entendement pour bâtir un idéal de société. Par exemple quand on dit « il mange cela parce que c’est dans sa culture », on démontre qu’on ne veut pas entrer en relation avec la personne en face de nous. On n’a aucune intention de comprendre ni la personne ni sa culture ; toutes deux nous sont fondamentalement étranges et étrangères. Cette personne est à nos yeux si Autre qu’elle dépasse notre propre entendement : l’Autre ne sera jamais Moi et Moi je ne serai jamais Autre. Quand on dit « cette femme est une travailleuse du sexe parce que c’est son choix » on applique le même mécanisme. Ce n’est plus « moi et elle » mais « moi et ceci ». On objectifie : Le Moi doté d’une subjectivité et d’une réflexivité ne peut pas se retrouver dans l’Autre qui n’est qu’un exécutant tel un mécanique objet répondant à des instructions hors de lui. On réduit l’Autre à un monde culturel, dans ce cas viriarcal. On est l’ « Arabe » comme on est le « Gay » ou la « Travailleuse du Sexe » : on nie l’individualité qu’on prétendait conférer. Un être humain dans toute sa complexité est réduit à une indissociable étiquette identitaire. Dès lors il existe une catégorie, une sorte de « communauté » des « travailleuses du sexe » distinctes du reste des femmes, déchues des droits de citoyennes qui leur sont dus. Leur statut de minorité requerrait une législation sur mesure. Si on ajoute à cela le fait que les femmes sont la face cachée de la lune, le sexe second par excellence, on ne peut que déplorer le gouffre sociétal qui se brèche avec les femmes prostituées. Séparées des femmes, écartées des hommes, elles continuent de porter sur elles la réalité des porneias, esclaves sexuelles de la Grèce Antique, reléguées au caniveau de l’échelon social. La prostitution, cause masculine aux conséquences féminines, n’est tout simplement pas un problème de société.

Les femmes prostituées sont cristallisées dans leur rôle intemporel de « travailleuse du sexe ». Déshumanisées à nouveau. D’où l’intérêt justement de parler de femmes prostituées pour rappeler qu’il y a une femme avant « la prostituée » ou « la travailleuse du sexe ». D’ailleurs « travailleuse du sexe » en anglais, « sex worker », est neutre : nous n’avons aucune information sur le sexe de la personne en question. Là encore, on facilite l’objectification mais aussi on fait oublier la dynamique forcément sexuée et misogyne de la prostitution. Car il s’agit bien de femmes prostituées et d’hommes prosti-tueurs. Le mot « homme » est de fait éradiqué du discours prostitutionnel. On fait oublier la culpabilité des hommes dans le maintien de ce système. Ils semblent tout simplement ne pas exister. Comme si les coups et insultes tombaient du ciel stigmatisant. Nous comprenons bien qu’il existe des activités qui ne prennent sens que dans un binôme : docteur-patient, enseignant-élève par exemple. Dans le cas de la prostitution on l’ignore : sans binôme prostitueur-prostituée, pas de prostitution. À raison nous avons cité le fondateur de la sociologie relationnelle : la prostitution est créé à travers une interaction homme-femme et non pas par une volonté individuelle. L’approche libérale est faussée pour rendre compte de la prostitution. Mais d’une redoutable perspicacité pour éterniser son existence. Nous verrons en dernière partie que l’absence de relation permet de prétendre que le sexe puisse être vendu, mais aussi que le « travail du sexe » suit pleinement une logique multiculturelle discriminante et objectifiante de droits différenciés. 

Un meme sur les libéraux étatsuniens (“Voici le futur que veulent les libéraux”).

La frange jeune, éduquée, connectée, libérale, méprisée par les électeurs populistes a des objectifs clairs et nets : la garantie des libertés individuelles dans le respect des droits des minorités dans un souci de partage plus équitable des ressources. Appliquant ces exigences à la prostitution, on obtient : la prostitution choisie n’est pas problématique car notre seule valeur commune est le respect des choix personnels ; la prostitution garantit spécifiquement le choix individuel des femmes ; on est prostituée comme on est homosexuel.le, la prostitution constitue l’essence de la personne qui l’est. Il ne reste donc plus qu’à diffuser ce message. L’utilisation de plateformes ciblées enrichies de messages subtils combinée à une correction systématique du langage est la formule développée pour exhorter la réserve électorale libérale à la « cause » prostitutionnelle.

  1. Propagande subliminale

« Journalisme gonzo pour la génération YouTube »

Impossible de venir à bout des articles en faveur de la prostitution sur Vice. Notez la variété de sujets: des femmes toxico-dépendantes aux femmes faisant partie du personnel de soin, en passant par OnlyFans.

Avec cette phrase le New York Times dépeint le magazine et site canadien Vice présent dans plusieurs pays[39] ; cousin international de Brut d’ici. Vice se donne dès le début l’ambition de dominer le monde des médias et devient la dixième compagnie la plus hautement évaluée des États-Unis en 2006[40] : la plateforme est assez puissante pour propager des opinions. Vice a toujours ciblé les jeunes dont il aime se faire le porte-parole. Se voulant irrévérent et impudique le site décliné dans plusieurs pays a pour thèmes fétiches (« travail du ») sexe, drogues, et LGBTQ(+si affinités). « Sex work » sur le moteur de recherche de la plateforme des Etats-Unis produit plus de 4000 articles et 63 vidéos. Bien évidemment, pas tous ne sont strictement liés à la prostitution, mais un nombre plus que suffisant l’est, dont la vidéo d’Andy, « travailleuse du sexe » féministe. Les vidéos de Vice sont aussi partagées sur la chaîne YouTube du site, où on peut retrouver entre autres la série « Slutever » qui promeut la prostitution traditionnelle et filmée. Vice n’est pas le seul à marier « gonzo » et YouTube. Le « gonzo » est un type de contenu pornographique court, dénué de scénario et à petit budget[41]. C’est de la même manière que la fable de la prostitution en tant que « travail du sexe » est contée aux jeunes des générations Y et Z. BBC, Cut, BuzzFeed, vlogueurs anonymes… tous y partagent une vision triviale de la prostitution (« Devinez qui est travailleuse du sexe » titre une vidéo de Cut[42]), avec un ton toujours léger voire joyeux, parfois avec des airs de téléréalité (voir la série « Un bordel très britannique » de Channel 4). Comme avec le « gonzo » les vidéos sont courtes et les formats souvent similaires (ex. : questions-réponses face caméra). Comme avec le « gonzo », on a une curiosité morbide pour l’intime uniquement pour satisfaire son propre plaisir immédiat. La prostitution est source de divertissement.

Sublimes vidéos

Les propagandistes de la prostitution ne sont pas les premiers à utiliser la vidéo à des fins politiques : le pouvoir du moyen visuel a déjà été approuvé dans le passé par toutes sortes de régimes démocratiques (au sens orwellien). La combinaison de sons et d’images laisse peu de place à l’imagination. On se plonge dans la narration, se laissant transporter par la volonté du réalisateur qui ne montre que ce qu’il souhaite. Regarder une vidéo requiert de la passivité. Avec un texte, on peut facilement interrompre la lecture pour prendre le temps de réfléchir sur ce qu’on vient de lire. Avec une vidéo il faudrait faire des pauses ou la regarder plusieurs fois. L’interruption est alors abrupte et désagréable (pensez par exemple à l’irritation qu’on éprouve quand une séquence de publicités interrompt une émission). Face à un court message concentré sur la prostitution, surtout si on a peu de connaissances sur le sujet ou qu’on ne s’y intéresse pas assez pour faire des recherches supplémentaires, on n’a pas forcément les outils d’analyse pour se donner le temps de réfléchir sur ce qu’on vient d’entendre. D’autant plus que les algorithmes des réseaux sociaux et de YouTube proposent des vidéos similaires, et dans cette dernière plateforme les vidéos s’enchaînent même automatiquement.

“Questions pour des travailleuses du sexe”

Le contenu des brèves vidéos est tel que la passiveté est renforcée. Par exemple dans celles du type « les questions que vous avez toujours voulu poser », les interrogations sont faites à notre place. On donne l’impression que c’est l’audience qui a de tels questionnements, mais en fait on guide le discours dans la direction souhaité. En effet, les questions structurelles sont interdites : pas de place pour « Combien de personnes sont contraintes à la prostitution ? », « À qui profite la prostitution ? », « La prostitution a-t-elle vraiment existé de tout temps ? », etc. Les questions relatives à la vie avant ou après la prostitution sont aussi interdites : personne ne demande à Andy ce qu’elle faisait avant d’être prostituée, quelles sont ses passions, quels sont ses plans pour l’avenir. Encore une fois, on suggère que l’existence des femmes prostituées est déterminée par la prostitution. On ressent la cristallisation évoquée tout à l’heure.

En naviguant sur internet on a au moins l’avantage d’être conscients du choix de notre contenu. On peut anticiper la position politique de la vidéo que nous allons regarder ou du texte que nous allons lire. On peut fermer l’onglet si on veut. Ce qui est plus sinueux dans la propagande pour la prostitution est sa nature subliminale. Quoi de plus passif que de regarder une bonne série télé affaissé sur son canapé ? La série télévisée en question est une production de la BBC, Uncle, comédie légère reprenant le thème de l’adolescent bizarre surdoué et de son oncle maladroit. Rien ne laisse pressentir un lien avec la prostitution. Pourtant, en une saison, dans deux instances distinctes on nous apprendra qu’il faut dire « travail du sexe » et non prostitution : « elles ne sont pas des putes mais des travailleuses du sexe » corrige fièrement l’adolescent dans un épisode. Très bien. Mais pourquoi « travailleuses du sexe » est une meilleure expression ? Que signifie-t-elle concrètement ? Comment se fait-il qu’il soit bien informé sur le mot d’ordre à un si jeune âge ? Et que dire de nous spectateurs qui, sans nous en rendre compte, nous absorbons une propagande favorable à l’exploitation sexuelle ?

« Prostitution : Nous appelons désormais cela travail du sexe »

Spontanément, il nous vient de dire que ce n’est pas parce qu’on lit ou regarde quelque chose qu’on va forcément être d’accord avec les propos tenus. L’objection est tout à fait légitime. Le problème c’est que les ingénieurs libéraux de la prostitution ne se contentent pas de diffuser, ils nous forcent à ingurgiter, inconsciemment comme nous venons de le voir, mais aussi à travers des répressions en cas de dissension.

Dans une émission de débat britannique très populaire, Question Time, le thème de la prostitution est abordé[43]. Il se passe alors une scène fascinante. Le présentateur reformule la problématique suggérée par une membre de l’audience :

Présentateur, Jeremy Vine : « En quoi le féminisme est-il compatible avec la prostitution ? »

Brooke Magnanti[44], sourire aux lèvres du type : ayez l’amabilité de vous corriger s’il-vous-plaît : « Euh avec le travail du sexe, Jeremy ».

Applaudissements parsemés dans la salle.

La conversation se poursuit avec Germaine Greer :

Germaine Greer : « Il y a des collectifs de prostituées, et ils sont très actifs. Ils sont parfois même… »

Jeremy Vine, interrompant, fier : « Travailleuses du sexe ! »

Germaine Greer : « très violents… »

Brooke Magnanti, ravie : « Merci Jeremy ! »

En un rappel à l’ordre Jeremy a compris la leçon : « Prostitution : nous appelons désormais cela ‘travail du sexe’ » comme le titre cet article académique de 1989[45]. Il l’a même spontanément diffusée. Qu’est-ce-qui l’a poussé à agir si vite ?

Répression

Nous devrions en fait refuser le débat. Le travail du sexe en lui-même, inséparable de la vie des travailleuses du sexe, n’est pas discutable.

Melissa Gira Grant

Pour inciter les gens à suivre les règles on peut les motiver et/ou les punir. Qu’arrive-t-il si on n’adopte pas l’expression « travail du sexe » ?

Dans la citation utilisé ici, Melissa Gira Grant, écrivaine favorable à la prostitution, synthétise parfaitement le message libéral[46]. Nous avons vu qu’en associant la prostitution à une forme de sexualité, une sorte d’essentialisme de la prostitution est instauré. On est prostituées comme on a les yeux verts, un sexe, une couleur de peau. Peut-on discriminer toutes les personnes noires sans être raciste ? Peut-on insulter toutes les femmes sans être sexiste[47] ? Non. Dans la même logique, peut-on critiquer la prostitution sans critiquer les femmes prostituées ? Les tenants de la prostitution nous on fait croire que non.

Pour se donner une idée de la vie dans un campus britannique.

La logique du « politiquement correct » comme dirait Donald Trump et son ami Nigel Farage, sert les intérêts des exploitants sexuels. On profite de la bienveillance des gens qui ne veulent pas « vexer ». Dans les universités au Royaume-Uni, bastions de la culture libérale, une vague de no-platforming – littéralement « priver de plateforme » mais les malveillants y verront un euphémisme pour « censure » – affecte intellectuels traitant de thèmes qui pourraient « vexer » les étudiants[48]. Les thèmes particulièrement vexants sont ceux perçus liés aux identités : « L’identité d’une personne, ce qu’elle est, n’est jamais discutable, genre jamais » explique la présidente de l’association de soutien aux droits homosexuels d’Oxford[49]. Ainsi, des activistes abolitionnistes comme Julie Bindel, Linda Bellos, Kate Smuwairthe ont été « privées de plateformes », en plus d’être intimidées[50]. Parfois des syndicats étudiants ont ouvertement adopté des politiques favorables à la prostitution affichant leur alliance avec des associations en faveur de la décriminalisation[51]. Nous avons là une énième démonstration de l’acuité des tenants de la prostitution. En visant la sainte institution promouvant le débat, le doute, la transmission du savoir et l’autonomie intellectuelle — l’université – les groupes pro-prostitution montrent tout l’étendue de leur pouvoir.  Ces exécutions publiques veulent donner l’exemple au citoyen lambda : « Citoyens anonymes sans pedigree académique, ne vous avisez pas de critiquer la prostitution ou vous finirez par être targués de ‘putophobie’ et être exclus socialement ». De peur d’apparaître ignorant, discriminant, brusque ou méchant, aucun questionnement public n’est autorisé. La logique libérale poussée à l’extrême isole les gens en les empêchant de se rencontrer pour dialoguer de grands thèmes qui de sociétaux sont d’ailleurs devenus hyper-individualisés. Encore une fois, le débat est clos. Le pivot du discours libéral est la présentation de la prostitution comme une identité individuelle. À partir de cette compréhension, le discours se diffuse en continue sur tous les écrans à toute heure avec ou sans notre consentement. À la différence de l’approche populiste plus sinueuse sémantiquement car elle empêchait tout débat, ici, comme nous l’avons dit, au cas où malgré tout nous réussirions à nous exprimer, le débat est interdit. Cette interdiction est mise en vigueur par des sanctions sociales sous formes d’étiquette qui comme les « meaningless words » indique la désidérabilité ou non de notre condition


[1] (p. 25) (propre traduction)

[2] (Larousse, 2010)

[3] Shorten, A., «Liberalism« dans Political Ideologies édité par Geoghegan V. et Wilford, R., Routledge, 2014. (p.30)

[4] En considérant que le terme « libertaire » a une connotation peut être plus mercantile et plus poussé dans l’individualisme qui s’éloigne du courant politique que nous voulons traiter ici, nous avons préféré calquer directement le « liberal » à l’américaine.

[5] Par pur souci de facilité de lecture nous traduirons littéralement ci-après liberal en libéral.

[6] Ricolfi, L., Sinistra e Popolo : Il Conflitto Politico nell’Era dei Populismi, Longanesi, 2017. (p.26)

[7] Moore, P., « How Britain Voted », YouGov.co.uk, 27 Juin 2016. https://yougov.co.uk/news/2016/06/27/how-britain-voted/

[8] BBC Newsbeat, «Who voted for Trump? Not young people say exit polls », BBC, 9 Novembre 2016. http://www.bbc.co.uk/newsbeat/article/37920950/who-voted-for-trump-not-young-people-say-exit-polls

[9] Castonguay, A., « Justin Trudeau peut dire merci aux jeunes », L’Actualité, 18 Novembre 205. https://lactualite.com/politique/2015/11/18/analyse-des-resultats-du-19-octobre-justin-trudeau-peut-dire-merci-aux-jeunes/

[10] Taylor, D., «Selling sex is a choice », The Guardian, 11 Septembre 2007. https://www.theguardian.com/commentisfree/2007/sep/11/comment.ukcrime

[11] Nous rappellerons ici la concise conception de Julie Bindel qui dans son livre The Pimping of Prostitution (Palgrave MacMillan, 2017) avance que la traite n’est qu’une méthode de prostitution, soit une sous-catégorie de celle-ci, et non une activité parallèle indépendante. 

[12] Cornwell, P., «Sex Work, Not Slavery », Vice, 30 Mars 2012. https://www.vice.com/en_us/article/yv53wm/sex-work-not-slavery

[13] https://feministsforsexworkers.com/

[14] (Bazelon, 2016

[15] Brunskell-Evans, H., « Le culte contemporain de la « travailleuse du sexe », Ressources Prostitution, 28 mars 2017. https://ressourcesprostitution.wordpress.com/2017/03/28/le-culte-contemporain-de-la-travailleuse-du-sexe/

[16] Lilla, M., «The End of Identity Liberalism », The New York Times, 18 Novembre 2016. 

[17] « Identity politics » reste une expression aux définitions contestées. Si l’encyclopédie philosophique de Stanford la définit héritage des mouvements des droits civiques étatsuniens des années 70 où divers groupes se réunissaient ensemble afin d’identifier problèmes et solutions communes à eux en tant que noirs, femmes, ouvriers, etc., nous utiliserons ici sa connotation plus contemporaine. Le débat « The Personal is Political : Is Identity Politics Eating Itself » sur YouTube (https://www.youtube.com/watch?v=33xMRpMQGrA&t=2346s) est une riche niche d’idées pour analyser la différence entre l’acception ancienne est celle d’aujourd’hui : la première, même si elle met en valeur des identités communes, fait avant tout référence à une réalité matérielle tangible (condition de vie, violences sexuelles, revenu, etc.), la deuxième se dédouane d’une telle matérialité, insistant au contraire sur des étiquettes sans fondement vérifié.

[18] (Shorten, 2014

[19] AJ+, «Justin Trudeau Urges Men to Be Feminists », YouTube, 22 Janvier 2016. https://www.youtube.com/watch?v=FUtRnkm1GlY

[20] Ekman, 2010

[21] Levine, J, «Women’s March Organizers Slam Backpage.com Shutdown: ‘Sex Workers Rights Are Women’s Rights’ », The Wrap, 9 Avril 2018. https://www.thewrap.com/womens-march-organizers-slam-backpage-com-shutdown-sex-workers-rights-womens-rights/

[22] (« Resident Hooker », 2013

[23] Orwell, G., «Politics and the English Language », Horizon, 1946. http://www.orwell.ru/library/essays/politics/english/e_polit/

[24] Reuters, «actress Emma Watson says revealing photo does not undermine feminism », Reuters, 5 Mars 2017.  https://www.reuters.com/article/us-people-emmawatson-idUSKBN16C0QV

[25] MacKinnon, C, Feminism Unmodified: Discourse on Life and Law, Harvard University Press, 1987. (p.37)

[26] Makooi, B; «Canada : Justin Trudeau invente «la diplomatie des chaussettes », France 24, 30 juin 2017. https://www.france24.com/fr/20170630-canada-justin-trudeau-diplomatie-chaussettes-gay-pride-ramadan-star-wars-otan-twitter

[27] Wired Staff, «THE PROBLEM WITH THE ‘RAINBOW-WASHING’ OF LGBTQ+ PRIDE», Wired, 21 juin 2018. https://www.wired.com/story/lgbtq-pride-consumerism/

[28] Moran, R., Paid for: My Journey Through Prostitution, WW Morton and Company, 2013. 

[29] Fox, D., «Feminism and whores by Douglas Fox », International  Union of Sex Workers, octobre 2010. http://www.iusw.org/2010/10/feminism-and-whores-by-douglas-fox/

[30] L’expression originale complète est « coming out of the closet », littéralement, « sortir de l’armoire » ; « to out » signifie « faire sortir ».

[31] Traduction du slogan « Some people are gay, get used to it. » de l’association Stonewall qui lutte pour les droits homosexuels.

[32] Rubin, G., « Thinking Sex : Notes for a Radical Theory of the Politics of Sexuality », 1984.

 ; Ekman, 2010

[33] Bouamama, S., Legardinier C., Les clients de la prostitution, Presses de la Renaissance, 2006.

[34] Ekman, 2010

[35] « Fornicatrix », possiblement pseudonyme de Juno Mac

[36] Martine, J., Le viol-location : Liberté sexuelle et prostitution, L’Harmattan, 2013. 

[37] (Bouamama, Legardinier, 2006).

[38] 2008

[39] Williams, 2010

[40] Adam, 2013

[41] Voir le cahier de la Fondation Scelles sur la pornographie pour un plus grand approfondissement.

[42] https://www.youtube.com/watch?v=fDcJ-gE-a3A

[43] queerRTchoke, «Q and A 7/4/13 Sex work, feminism, Thatcher and greer, Part 4 », Vidéo, YouTube, 8 avril 2013. https://www.youtube.com/watch?v=ILN9x_IWKAU&t=460s

[44] Blogueuse et écrivaine au nom de plume de « Belle de Jour » qui écrivait sur sa prostitution.

[45] Overs, C., «Prostitution: We Call It Sex Work Now (A Comment) », Lilith: A Feminist History Journal, vol. 6, 1989.

[46] Grant, M. G., «Will nobody listen to the sex workers », The Guardian, 15 mars 2014. https://www.theguardian.com/society/2014/mar/15/will-nobody-listen-to-the-sex-workers-prostitution

[47] Bien évidemment, je caricature la situation.

[48] Cette culture du « safe space » (lieu sûr) et d’hyper-sensibilité est si répandue sur les campus britanniques comme étatsuniens que les scénaristes des Simpson, série culte reflet de sa société, y consacrent un de leur épisode (un extrait : https://www.youtube.com/watch?v=p8M2tg2RkIQ).

[49] BBC Newsnight, «Who can say what at university? – BBC Newsnight », Vidéo, YouTube, 17 octobre 2017. https://www.youtube.com/watch?v=5weWED7Q_fA

[50] Bindel, J. « No platform: my exclusion proves this is an anti-feminist crusade », The Guardian, 9 octobre 2015. https://www.theguardian.com/commentisfree/2015/oct/09/no-platform-universities-julie-bindel-exclusion-anti-feminist-crusade

[51] Goldsmiths Students’ Union Student Assembly Policy, «Supporting Student Sex Workers, Supporting the Decriminalisation of Sex Work », 2014/2015.  

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